L’abbé Pierre vient de mourir. Gus ne saurait dire pourquoi la nouvelle le remue de la sorte. Il ne l’avait pourtant jamais connu, cet homme-là, catholique de surcroît, alors que Gus est protestant. Mais sans savoir pourquoi, c était un peu comme si l’abbé faisait partie de sa famille, et elle n est pas bien grande, la famille de Gus. En fait, il n’en a plus vraiment, à part Abel et Mars. Mais qui aurait pu raisonnablement affirmer qu’un voisin et un chien représentaient une vraie famille ? Juste mieux que rien. C’est justement près de la ferme de son voisin Abel que Gus se poste en ce froid matin de janvier avec son calibre seize à canons superposés. Il a repéré du gibier. Mais au moment de tirer, un coup de feu. Abel sans doute a eu la même idée ? Non.
Longtemps après, Gus se dira qu’il n aurait jamais dû baisser les yeux. Il y avait cette grosse tache dans la neige. Gus va rester immobile, incapable de comprendre. La neige se colore en rouge, au fur et à mesure de sa chute. Que s’est-il passé chez Abel ?
Quand j’étais petiot ma mère me laissait souvent chez ses parents. Ils habitaient Buvrinnes, un petit bled perdu au fin fond du Borinage. La vieille maison, ancienne propriété d’un fermier, était entourée de bois, d’une ferme et faisait face à des champs. Il n’y avait rien.
Rien que ma grand-mère, femme de notable et oisive, ses chiens et la nature.
Dans la salle à manger, face à la porte de la cave, trônaient une grande table en bois et deux longs bancs, le tout dominé, à chaque extrémité par deux chaises: celle du père et celle de la mère, dos à la cuisine. C’est que l’on mangeait au rythme du balancier de la grande horloge.
La propriété était grande avec ses dépendances et la maison en elle-même recelait mille et une pièces qu’un gamin de six ans pouvait explorer et se perdre à foison.
Dans le salon une télévision en noir et blanc était calée à côté d’une grosse cheminée dans laquelle les bûches se consumaient au rythme lent de mes journées.
Au dessus il y avait deux chambres,dont l’une sous combles. Des pièces au charme vieillot et désuet dans lesquelles ma mère et l’une de ses soeurs ou l’autre de ses frères avaient vécu en leur temps.
J’y ai passé des heures de solitude, à jouer avec quelques bricoles, à feuilleter quelques livres, à découvrir sur des cassettes des musiques que j’aimerais plus tard ( JM jarre, pink Floyd, supertramp…); des musiques qui me renvoyaient à ma solitude, à ma tristesse…à mes doutes.
C’est là que je dormais et les nuits étaient effrayantes, emplies des ombres des arbres, des bruits de cette baraque, de mes peurs, de ce sentiment d’absence qui me tenaillait…
Combien de fois ai-je parcouru les bois alentours, couru par tous temps au travers de ces étendues de terre ou d’herbes, été chercher lait et oeufs à la ferme voisine, regardant avec étonnement chevaux et vaches, m’approchant témérairement des poules ou chiens galeux avant de me faire rabrouer par le fermier…
Cela faisait des années que j n’y avais plus songé…mais à la lecture de Grossir le Ciel tout cela m’est revenu.
Ce livre, roman Noir, roman rural, transpire la solitude misérable de l’homme, il sue la tristesse mélancolique de l’existence. Il est fait des traces du passé, des immondes secrets de famille qu’on ne partage pas, qu’on ne dit pas.
Le livre de Franck Bouysse est mélancolique et vrai, touchant et effrayant de réalisme.
Voilà, c’est tout.
En hommage un morceau de Brel qui colle parfaitement.
Ces gens-là